Mémoire ouvrière

Pour ne pas oublier.


C’est un monde où le travail bien fait avait encore un sens. L’amour du bon geste qui devenait beau par la précision de son efficacité et la rapidité de son exécution.
Un monde solidaire, où le partage d’une même condition se ressentait chaque jour dans des horaire fixes et des postes clairement définis. Une unité de temps et de lieu qui incitait à se soutenir, à s’entraider mais aussi à s’éveiller et à prendre conscience, voire se rassembler, protester, et même se révolter et obtenir un peu de justice…
Un monde où les rapports de force étaient souvent prévisibles, mais utiles car le développement technologique permettait encore le progrès social (à condition de lutter).

C’était avant l’explosion individualiste et l’avènement du management néolibéral, ripoliné à coups « d’humain » à tous les étages, dégoulinant de bons sentiments trempés dans le développement personnel comme si de notre travail notre vie dépendait.
Un monde avant la mondialisation et la mise en concurrence internationale des industries et du savoir-faire de tous ses ouvriers, comme le démontre ici très bien l’auteur.

De sa longue expérience aux Chantiers navals de La Seyne-sur-Mer, Christian Astolfi écrit un livre de mémoire ouvrière beau et digne. Sa plume fluide se fait aussi légère que grave pour parler de l’amitié indéfectible entre collègues, de l’amour naissant, des lendemains qui chantent Barbara et des désillusions qui assoment.
C’est la chronique d’un pays et de sa transformation économique des années 70 à aujourd’hui. Un bouleversement industriel,  « La Machine » chevillée au corps jusque dans ses entrailles, puisque même fermés les Chantiers restent physiquement en lui de par la couche d’amiante qu’ils y ont déposé. Le scandale de la « dame blanche », dont ses patrons connaissaient la dangerosité dix ans avant la fermeture du site, est le fil rouge de ce roman poignant, conducteur de toutes les émotions et de tous les poings levés.


De notre monde emporté, Christian Astolfi, Le Bruit du monde, 2022.


C’était un temps sans douleur ni chagrin. Un temps fanfare et musique, tintamarre et magique, féerie féerique. Je me doutais bien qu’il ne durerait pas éternellement, mais que ce temps tînt simplement à l’élection d’un homme, une rose à la main, ne cessait de me surprendre. Je m’en voulais, mais au fond de moi pointait ce scepticisme — je me gardais bien de l’afficher devant Louise — qui empêchait tout emballement. Louise, elle, y croyait dur comme fer. Les nationalisations, l’augmentation de dix pour cent du SMIC, la réduction du temps de travail hebdomadaire à trente-neuf heures, la cinquième semaine de congés payés, la retraite à soixante ans, l’abolition de la peine de mort, le remboursement de l’IVG, la libéralisation de l’audiovisuel. Elle énumérait les mesures du gouvernement Mauroy comme le refrain d’une chanson à succès. Je la regardais s’enthousiasmer. Je la trouvais toujours plus belle. Et c’est presque religieusement que je l’écoutais me tourner les pages d’un catalogue dans lequel il suffirait de puiser, à l’aveuglette, pour changer la vie. Je me gardais bien de susciter chez elle la moindre contrariété. J’avais trop peur de rayer le disque tout neuf de notre existence. Je me demandais juste si tout cela, ce qu’ils nous donnaient sans compter d’une main, ils n’allaient pas nous le reprendre plus tard de l’autre, dissimulée dans leur dos, s’agaçant de ce qu’elle voyait, comme une marionnette dans les coulisses piaffant d’impatience d’apparaître sur la scène.

Pages 49-50, Le Bruit du monde.

Dignité. Je me surprends à murmurer le mot. Me reviennent ceux de mon père, un dimanche, sur le port où nous allons en promenade. Il est entouré de camarades de travail que l’on vient de croiser. Ils évoquent un conflit social dont j’ai égaré l’origine dans ma mémoire. Je me tiens à côté de lui, silencieux. Je suis dans cette ferveur de l’adolescence qui s’autorise bien des prises de parole intempestives. Lui seul me plie à cette règle de ne parler — en sa présence — qu’à mon tour et à bon escient. La conversation traîne en longueur. J’en perds le fil et l’intérêt. Je regarde ailleurs, du côté des coques rutilantes et des voiles qui claquent. Tout à coup, une phrase que mon père vient de prononcer me sort de ma rêverie. La dignité, c’est la seule chose qu’on ne doit jamais leur céder. J’observe les visages de ses interlocuteurs. Ils ressemblent à ceux d’élèves que leur maître fascine. Quelque chose vibre en moi qui a l’accent de l’admiration. Un peu plus tard, mon père salue ses camarades, et nous reprenons notre marche. Me restent sa parole, le silence qui la grave.
Je pense à lui, là-bas, assis dans sa pièce sombre, à torturer ses mains comme de la pâte à modeler. Je sais que dans ce monde où il est entré, la disparition des Chantiers ne sera bientôt plus qu’une anecdote.

Pages 75-76, Le Bruit du monde.